« Une troisième guerre mondiale est-elle inévitable ? », par Yves Michaud – .

« Une troisième guerre mondiale est-elle inévitable ? », par Yves Michaud – .
« Une troisième guerre mondiale est-elle inévitable ? », par Yves Michaud – .
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Le philosophe et spécialiste des questions esthétiques Yves Michaud s’interroge sur la possibilité que nous soyons à la veille d’une troisième guerre mondiale : « Dans des situations aussi surdéterminées, les catastrophes finissent malheureusement par arriver. » Contre la légèreté ou le déni, il énumère les risques et prône une approche prudente “lucidité”.

Quand l’histoire était encore considérée comme une science, nous nous sommes sincèrement interrogés sur la répétabilité des événements et des situations historiques. C’était l’époque où l’on prenait au sérieux les questions épistémologiques, à la manière de Langlois et Seignobos dans leurs Introduction aux études historiques, publié en 1897. On se souvient des dénonciations virulentes qui en furent faites Charles Péguyqui, malheureusement pour lui et pour nous, a ouvert l’ère d’une histoire passionnelle et passionnée qui se prête à toutes les manipulations.

Lacunes historiques

Dans notre ère post-post-moderne, en retrait de tout, l’histoire n’est qu’un jeu de narrations (narration) tous plus ou moins valables selon les points de vue. Les questions épistémologiques ont été mises de côté et c’est un dogme que l’histoire ne se répète pas. En effet, si l’histoire est celle du L’air du tempsde l’esprit du temps dont parlait Hegel, nous ne trouvons que des différences. Si, par contre, on considère la structure des situations, c’est tout autre chose.

Diplomates à l’ancienne, formés en histoire et en langues, pas en anglais globulaire et l’économie financière, ne méprisaient pas cette approche. Si nos dirigeants politiques à la fin du 20ee siècle avait lu Volney sur la Palestine, le Liban, la Syrie et l’Empire ottoman, ils n’auraient pas accumulé toutes les bêtises qu’ils ont faites et continuent de faire au Moyen-Orient. S’ils avaient lu au bon moment (et pas aujourd’hui) Applebaum, Snyder et plus Portail RogerLes gouvernements européens auraient pris au sérieux Frites au fromage depuis son discours de février 2007 contre l’OTAN et sa charge effrénée contre un monde international soi-disant unipolaire.

Penser à partir de situations

Raisonnement historique basé sur la structure des situations me semble plus que jamais valable pour la situation internationale actuelle. Beaucoup de ses traits ressemblent en effet fortement à ceux d’avant 1914, et l’on peut craindre qu’une troisième guerre mondiale se profile dangereusement.

  • D’abord, comme en 1914, un entrecroisement ou plutôt un enchevêtrement d’alliances contradictoires qui pourraient à tout moment ouvrir un conflit qui dégénérerait et s’élargirait à toute vitesse : pensez aux liens ambigus entre la Russie, la Turquie (malgré un passé d’affrontements avec les encore vivants), l’Iran, la Biélorussie , la Finlande, les pays baltes, la Chine, la Corée du Nord et du Sud ou encore le Japon.

En termes de gouvernance, nous n’avons pas affaire, comme en 1914, à des souverains et industriels plus ou moins instruits et informés, mais à des individus habiles, arrivés au pouvoir autoritairement ou accidentellement (est-ce si différent des transmissions royales ? ?), entourés de camarillas déférentes et intéressées (oligarques, conseillers de cabinet, industriels), bornés dans leur opportunisme et, pire, obsédés par quelques fantasmes historiques simplistes – Poutine, Kim Jong Unles mollahs, Xi Jinping, Macron, Zelenski, Erdogan.

Partout, comme en 1914, les arsenaux regorgent d’armements puissants et sophistiqués qui deviennent rapidement obsolètes (et ont donc constamment besoin d’être renouvelés et mis à jour) et les marchands d’armes (on dit aujourd’hui « complexe militaro-industriel ») font fortune.

  • De plus, dans la plupart des pays, les graves problèmes intérieurs rendent tentantes les aventures militaires : confinements à répétition et ralentissement économique chinois, problèmes des femmes et de la jeunesse en Iran, problèmes d’immigration en Europe, fractures antidémocratiques aux États-Unis et au Brésil, totalitarisme de Poutine, modernisation impossible des pays mahométans. Avant 1914 avait le problème des nationalités, la montée du socialisme révolutionnaire, les contestations anarchistes. Pendant qu’on s’entre-tue, les petits problèmes intérieurs s’estompent.
  • Ajouté à cela, la capacité d’intelligence est aujourd’hui sans commune mesure avec ce que les “espions” et “espions” apportaient au bon vieux temps, mais paradoxalement, elle est si grande et provient de tant de sources qu’elle est doublée d’informations et de bavardages planétaires (le terme “réseaux sociaux” me semble ridiculement insuffisant), cela produit de la désinformation, des mensonges et des fake news (pourquoi dire “fausses nouvelles» alors que la « fake news » n’est pas nouvelle – depuis la voile oubliée du bateau de Thésée). Les informations sur les menaces, la stratégie, les troupes et leur état peuvent prévenir les accidents mais aussi les rendre possibles grâce à bluffeProvocation, piratage et la guerre hybride.
  • Enfin, l’agression russe contre l’Ukraine a dégelé les conflits régionaux en suspens et libéré l’agressivité : Iran-Israël-Arabie Saoudite, Corée du Nord-Corée du Sud, Chine-Taiwan, Turquie-Grèce et pourquoi pas un jour près d’Algérie-Tunisie. La fin du 19ee siècle avait pareillement vécu d’une paix illusoire tandis que les problèmes de nationalités, les rivalités coloniales et les affrontements impérialistes semblaient suspendus ou encapsulés (Fashoda en 1898 entre la France et l’Angleterre, Agadir en 1911 entre la France et l’Allemagne).

Le risque de catastrophe

Je ne dis pas qu’une troisième guerre mondiale est inévitable, mais qu’il faut voir les choses avec lucidité et précaution. Dans de telles situations surdéterminées (pour une fois, le concept althussérien fait sens), les catastrophes finissent, hélas, par se produire. Après coup, tout le monde se rend compte de l’absurdité, et après coup, personne n’en a vraiment voulu.

J’ai lu dans les écrits de H. G. Wells sur la guerre de 1914 (il faudrait redécouvrir cet écrivain un peu oublié mais tellement visionnaire : les Martiens de La guerre des mondes très évocateur des Russes de Poutine) cette remarque du roi Victor Emmanuel III d’Italie à Wells : « Que voulez-vous, en Macédoine, il y a des villages turcs qui sont chrétiens et des villages bulgares qui sont musulmans. Il y a des familles qui changent de nom de -ski à -off selon que les Serbes ou les Bulgares dominent ! Et, poursuivant son constat désabusé sur l’absurdité des situations, il ajouta que même les oiseaux étaient indifférents aux coups et à la désolation : “On voit des cailles nicher dans les tas de cadavres”»

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